Fabien Roussel, aux côtés de Marie-Noëlle Lienemann et Pierre Joxe, le 15 mai 2024 à Paris, lors d’un meeting électoral pour les élections européennes.
Le 40e congrès du Parti communiste français laisse une impression paradoxale. D’un côté, une direction reconduite largement autour de Fabien Roussel, renforçant une ligne de réaffirmation identitaire et l’hypothèse d’une candidature communiste en 2027. De l’autre, un appel signé par plus de 300 communistes qui place au centre une tout autre priorité : empêcher l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir en reconstruisant dès maintenant une dynamique unitaire.
Depuis plusieurs années, la direction du PCF poursuit une stratégie de différenciation permanente, principalement construite contre La France insoumise.
Rarement un congrès aura donné à voir avec autant de netteté la contradiction qui traverse les communistes français. Au fond, le débat n’est pas celui d’un nom ou d’une candidature. Il est celui de la fonction historique du PCF. À quoi sert un parti qui se réclame d’une tradition révolutionnaire lorsque le principal danger politique est la possibilité d’un pays dirigé par l’extrême droite ? À témoigner de sa singularité ou à rendre possible une victoire collective ? La direction du PCF semble avoir choisi la première réponse. Depuis plusieurs années, elle poursuit une stratégie de différenciation permanente, principalement construite contre La France insoumise.
Le paradoxe est cruel. Plus le PCF s’affaiblit électoralement, plus il fait de l’affirmation de son autonomie une fin en soi. L’histoire du communisme français raconte pourtant l’inverse. Les grandes séquences où le PCF a pesé ont été celles où il a su proposer un horizon majoritaire : le Front populaire, le Programme commun, ou encore le soutien à d’autres candidatures lorsqu’il estimait que les circonstances l’exigeaient – comme il l’a notamment fait à deux reprises en faveur de Jean-Luc Mélenchon, en 2012 et en 2017. Son identité ne s’est jamais construite dans la solitude, mais dans sa capacité à organiser un bloc populaire.
« Visibilité communiste »
C’est précisément ce que rappelle l’appel des 300 communistes. Il ne nie ni les désaccords avec les autres forces de gauche ni les blessures accumulées, réelles. Mais il affirme une évidence politique : aucune force de gauche ne peut aujourd’hui prétendre vaincre seule. Face à une extrême droite aux portes du pouvoir, la question n’est plus de savoir qui aura raison avant les autres, mais qui sera capable de reconstruire les conditions d’une majorité sociale et politique. La direction du PCF répond à cette urgence par une candidature dont personne, y compris parmi ses soutiens, ne démontre sérieusement qu’elle peut modifier le rapport de force.
À force de définir son identité contre ses partenaires, le PCF prend le risque d’importer dans la gauche la logique des frontières infranchissables.
L’argument de la « visibilité communiste » finit par tourner à vide lorsqu’il se traduit par des scores marginaux et par une incapacité croissante à peser sur les recompositions de la gauche. Plus inquiétant encore est le glissement culturel qui accompagne cette stratégie. À force de définir son identité contre ses partenaires, le PCF prend le risque d’importer dans la gauche la logique des frontières infranchissables. Les formules polémiques visant LFI, jusqu’aux accusations les plus graves, disent moins un désaccord politique qu’une incapacité à penser une conflictualité qui ne débouche pas sur l’excommunication.
Or l’antifascisme n’est pas une posture morale ; c’est une stratégie. Il oblige à partir du danger réel pour déterminer les formes de rassemblement nécessaires. La question n’est donc pas de savoir si l’unité est confortable. Elle ne l’a jamais été. Elle est de savoir si l’on préfère avoir raison seul ou empêcher l’extrême droite de gouverner. C’est là que le congrès du PCF laisse un sentiment d’occasion manquée. Au moment où l’histoire exige des initiatives capables de recomposer un espoir populaire, le parti semble hésiter entre préserver son identité et retrouver son utilité. Pour une formation qui a longtemps pensé la politique comme un rapport de force collectif plutôt que comme une addition de témoignages, le dilemme est plus qu’électoral. Il est existentiel.